jeudi 23 août 2007

Premières pages (1/4)


C'est la rentrée littéraire ! Une fois de plus... Voyons ce qu'elle nous a apporté cette année, et gageons qu'il n'y aura pas de grande différence avec la rentrée dernière, pas plus qu'avec la précédente. Relisons-donc les livres d'il y a deux ans, pour nous faire une idée !

Comment j’ai failli me faire éditer chez Flammarion.
Baptiste Allain – Grasset (2005)

L’hôtesse d’accueil m’a fait bonne impression : grand sourire, grand bonjour, de bonne humeur mais très pro, vous êtes important – vous lisez cela dans son regard, vous le sentez que vous êtes important. Vous avez votre manuscrit à la main, vous êtes chez Flammarion, et vous sentez qu’aujourd’hui c’est sûr, vous allez enfin trouver un éditeur.

- « Je voudrais parler à Monsieur Beigbeder, s’il vous plaît, Mademoiselle ».
- « Vous avez pris rendez-vous ? ».
- « On peut dire ça : disons plutôt que j’ai rendez-vous avec mon destin ».
- « Nous n’avons pas ce nom-là chez nous ».
- « Oui, bien sûr… Vous n’êtes pas encore habitué à mon humour si cinglant. Sérieusement, pouvez-vous donc appeler, avec le téléphone qui est là, à vos côtés, Monsieur Beigbeder et lui annoncer ma venue imminente dans son local ».
- « Monsieur Beigbeder est en réunion. Dois-je lui laisser un message, ou lui déposer votre manuscrit ? ».

Je suis resté calme, elle ne pouvait pas deviner qu’elle avait en face d’elle le plus grand écrivain de sa génération, LE SEUL ECRIVAIN DE SA GENERATION, sale petite pute. J’ai couru, mon manuscrit sous les bras, et j’ai ouvert tous les bureaux, j’étais sûr de tomber sur celui de mon futur éditeur, j’ai croisé des gens à qui je faisais sans doute peur, je courais dans les couloirs, haletant, le teint pâle, la langue pendante, le souffle rauque, et il est sorti de son bureau, se demandant sans doute d’où venait ce bruit : « Tiens, je digère de plus en plus mal la Vodka, ce soir je bouffe bio ». Je suis resté planté devant lui. JE SUIS LE PLUS GRAND ECRIVAIN DE CE SIECLE NAISSANT. « Bien, asseyez-vous, calmez-vous, qui êtes-vous ? ». Il était gentil, calme et attentionné : il devait sortir de table.

Il ne me connaît pas, c’est normal, pour l’instant je suis un artiste en gestation, il ne peut pas deviner qu’il a en face de lui un type incroyable qui vient proposer généreusement, comme ça, en toute sympathie, alors qu’il pourrait aller chez Gallimard, le manuscrit hallucinant que vous lisez actuellement. Il prend des notes, c’est bon signe, je l’impressionne, non, ne lui dévoile pas trop le sujet de ton livre, laisse-le saliver, ah, je suis malin comme un singe, non, ne critique pas son menton, non, pauvre con, non, merde, voilà, c’est malin, il te raccompagne à la porte, tu lui serres la main, tu souris à l’hôtesse d’accueil, tu reprends le métro, tu t’effondres sur ton lit. Demain, tu iras chez Grasset.

Choix bibliographique établi avec DJ Zukry, et déjà publié dans le Journal de la Culture n°11, novembre-décembre 2004.

5 commentaires:

ipidiblue windows sur cour a dit…

C'est comme les bons armagnacs la prose de Juldé se bonifie en vieillissant, d'ailleurs il ne vieillit jamais notre grand écrivain en herbe ... bientôt lui aussi pourra écrire le tome 8 d'Harry Potter - comme tout le monde.

J'ai remarqué l'autre jour en face de moi dans le RER une demoiselle toute bagousée et peinte comme une enseigne plongée dans son Potter et qui avait bien vingt ou trente kilos de trop, je me suis demandé s'il fallait un physique à la Cormary pour être adepte de la petite chose à balai volant et à lunettes rondes ?

PS Raphaël, pourrais-tu nous faire une petite caricature d'Amélie Nothomb la gothique tombeuse de Montalte ?

ipidiblue ad libitum a dit…

Conais-tu "la Glu" de Jean Richepin ? Un truc pour toi : l'histoire de ce pauvre gars qui tue sa mère, lui arrache le coeur pour le donner au chien d'une femme qui ne l'aime pas ... la suite ad libitum.

Raphaël Juldé a dit…

"PS Raphaël, pourrais-tu nous faire une petite caricature d'Amélie Nothomb la gothique tombeuse de Montalte ?"

Mais c'est comme si ça avait déjà été fait, mon cher ipidiblue !
http://bigorno.palindrome.free.fr/papelard/t3/3-4.html

Anonyme a dit…

Vous nous traînez dans les maisons Tellier de la rive gauche maintenant ? A l’un des gros numéros de l’abatage parisien ! Fi ! Moi qui vous imaginais, fier et sauvage, relisant d’un œil dédaigneux votre contrat chez Corti… Encore un idéal saccagé.

Enfin. Et puisque certain dévot de l’assensionisme milite pour un retour du faisandé Belle Epoque :

Le monstre ( ou Au lendemain d’une brève rencontre ?)

En face d'un miroir est une femme étrange
Qui tire une perruque où l'or brille à foison,
Et son crâne apparaît jaune comme une orange
Et tout gras des parfums de sa fausse toison.

Sous des lampes jetant une clarté sévère
Elle sort de sa bouche un râtelier ducal,
Et de l'orbite gauche arrache un oeil de verre
Qu'elle met avec soin dans un petit bocal.

Elle ôte un nez de cire et deux gros seins d'ouate
Qu'elle jette en grinçant dans une riche boîte,
Et murmure : « Ce soir, je l'appelais mon chou ;

« Il me trouvait charmante à travers ma voilette !
« Et maintenant cette Ève, âpre et vivant squelette,
« Va désarticuler sa jambe en caoutchouc ! »
M. Rollinat
(Les Névroses, 1883)
R ad majorem dei juldem

ipidiblue l'homme de fer a dit…

Bon ! au boulot Raphaël parce qu'après je ramasse les copies, ah ! j'oubliais j'ai acheté des boules quiès pour ta rentrée tu les mettras dans ton cartable ...