mercredi 13 juillet 2011

Bag of Bones [épisode 01]


Illustration : Matthias Picard.


[Voici le premier épisode d'un feuilleton à suivre chaque trimestre dans le magazine Tranzistor, feuille d'info des musiques actuelles en Mayenne.]

Si vous voulez tout savoir, c'est en cours de philo qu'on l'a eue, l'idée du siècle. Ça faisait déjà un moment qu'on tournait autour de la question, à se refiler des mp3, et le dernier Gojira tu l'as écouté, et BB Brunes c'est vraiment trop d'la merde, ce genre de trucs, et puis on commençait à se saper avec des purs tee-shirts Slipknot ou Guérilla Poubelle, et en plein cours sur la liberté, Adrien s'est arrêté de dessiner des grattes sur son cahier - il les fait super bien - et il m'a donné un coup de coude et mon stylo a lacéré la page en diagonale et sur son cahier il avait écrit : "Envie de monter un groupe ?"

Alors là, je vous raconte même pas l'excitation ! J'aurais pu recharger tous les iPhone de la classe rien qu'en les touchant ! J'ai plus rien compris à ce que racontait la prof, j'ai cru que l'intercours arriverait jamais, et puis finalement ça a sonné et on était déjà dehors et les autres étaient du genre euh, quelle mouche vous pique et tout, alors on leur a dit : "On fait un groupe de rock, les mecs !"

Y'avait Florian avec son pur look gothique tout en noir des rangers aux cheveux, Adrien donc qui dessine super bien les grattes et qui avait ce jour-là un tee-shirt System of a Down, et Steven qu'on sait pas trop ce qu'il foutait là, avec sa pauvre mèche sur l'œil et son tee-shirt Pepe Jeans. Et puis est arrivée Noémie, qui est comme un soleil après trois semaines de pluie. Et puis moi évidemment, Alex, je m'étais pas présenté. Alors Steven qu'on n'avait pas sonné nous a dit que c'était une pure idée et que ça tombait bien parce qu'il a fait trois ans de piano. Je voyais pas bien le rapport, peut-être qu'il croyait qu'on allait faire des reprises de Chopin.

Et on s'est mis à réfléchir au nom du groupe. Le style, c'était trop pas compliqué : du bon gros rock qui envoie, bien crade, on n'est pas là pour rigoler. Alors les noms se sont mis à venir de partout : Kalachnikov (on n'était pas d'accord sur l'orthographe), Trompe la Mort (non, ça c'est pourri), Fukushima Dolls (j'étais content de moi), Prolégomènes à la destruction (ta gueule, Steven, va réviser), les Bâtards, les Morveux, les Morbacs, et alors j'ai dit stop les gars, on oublie tout de suite les noms qui commencent par "les", les Vermines, les Furoncles, les Blattes, les Machins, on n'est plus dans les années 30, et Noémie m'a regardé avec ses yeux qui sont comme deux lacs et j'étais super fier de m'être imposé comme ça, moi. Et Florian a dit un nom anglais, ce serait bien, et Noémie qui est comme le Paradis en condensé a dit: "Pourquoi pas un truc genre Bag of Bones ?" Je sais pas d'où elle sortait ça et j'ai dit ah ouais, génial, et voilà comment on est devenu Bag of Bones. Juste pour une histoire d'hormones.

Tranzistor n° 43, été 2011.


jeudi 30 juin 2011

Cioran, la consolation d'être né


"Se débarrasser de la vie, c'est se priver du bonheur de s'en moquer. Unique réponse possible à quelqu'un qui vous annonce son intention d'en finir."
Cioran, Aveux et anathèmes.

Le 5 juin 1997, je traînais dans le rayon philosophie de la FNAC du Mans sans rien chercher de précis. J'étais là pour rendre les clés du logement dans lequel je restais terré entre deux cours à la fac. Et un livre m'a figé sur place. Son titre, surtout : De l'inconvénient d'être né. Tout de suite, la certitude d'avoir trouvé un miroir - un livre qui me parle de moi. Je l'ai ouvert : une suite d'aphorismes très brefs, de vérités cinglantes, et toutes plus bouleversantes les unes que les autres : "Ce n'est pas la peine de se tuer, puisqu'on se tue toujours trop tard" ; "Qu'est-ce qu'une crucifixion unique auprès de celle, quotidienne, qu'endure l'insomniaque ?" ; "Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation" ; "Une existence constamment transfigurée par l'échec" ; "Nous avons perdu en naissant autant que nous perdrons en mourant. Tout" ; "Tristesse automatique : un robot élégiaque" ; "Chacun expie son premier instant"...

J'aurais pu me mettre à pleurer, au milieu des clients, dans ce recoin du magasin. Toutes les phrases de Cioran me transperçaient - j'ai acheté le livre et par la suite, il m'a fallu lire tous les autres, aux titres aussi admirables : Sur les cimes du désespoir, Syllogismes de l'amertume, Précis de décomposition, Bréviaire des vaincus, Ecartèlement, La Tentation d'exister, Le Livre des leurres... Découvrir Cioran à vingt ans ! Il y avait donc quelqu'un qui avait réussi à mettre des mots sur mes vertiges, sur mes angoisses, sur mon inaptitude à vivre ? Un complice, un frère en dévastation... Avec lui, comme lui, j'allais désormais pouvoir avancer en arborant mon désespoir sur la poitrine, comme une décoration. Vaincu, je pouvais relever la tête et répondre à la compassion par le sarcasme.

"Que faites-vous du matin au soir?
- Je me subis."

J'ignorais encore tout de Cioran. Ce n'est que petit à petit que j'allais découvrir qu'il était né en Roumanie en 1911 et mort à Paris en 1995, deux ans seulement avant que je ne le découvre. L'exil (d'un pays et d'une langue), la chute, et surtout ce combat quotidien, au corps à corps, contre soi, contre le monde, contre la vie... Et cette autre découverte : ainsi, on peut passer toute son existence avec un colt sur la tempe, un colt mental, et ne mourir qu'à quatre-vingt cinq ans ? Ainsi, la tentation du suicide conserve ? "Je ne vis que parce qu'il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera : sans l'idée du suicide, je me serais tué depuis toujours."

Je vois mal comment parler de Cioran objectivement, en me laissant de côté. Cioran est l'écrivain qui vous donne la clé pour descendre en vous-même. Et qui vous montre que cette immersion peut être drôle - qu'on peut rire de ses propres ténèbres ! L'humour de Cioran est ravageur : il n'y a bien que les désespérés qui peuvent rire aux larmes comme ça... Quoi de plus jouissif qu'une telle déclaration : "Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à son tour. On est tout à fait à l'aise entre assassins" ? Ou : "J'ai perdu au contact des hommes toute la fraîcheur de mes névroses" ? Ou encore : "Depuis deux mille ans, Jésus se venge sur nous de n'être pas mort sur un canapé" ? Ou pour finir : "Au plus fort de l'Incuriosité, on pense à une bonne crise d'épilepsie comme à une terre promise" ?

C'est que le désespoir de Cioran n'est pas déprimant. Il n'est pas lourd, il ne vous terrasse pas. L'Ennui, chez Cioran, se change en exaltation. C'est en ce sens qu'il est salvateur. Cioran vous détourne du suicide plus sûrement que n'importe quel écrivain optimiste qui répète à longueur de chapitre que la vie est merveilleuse. "Il ne s'agit pas d'être plus ou moins abattu, expliquait-il dans un entretien avec François Bondy, il faut être mélancolique jusqu'à l'excès, extrêmement triste. C'est alors que se produit une réaction biologique salutaire. Entre l'horreur et l'extase, je pratique une tristesse active."

Oui, la lecture de Cioran est vivifiante. Rien de plus rassurant, au fond, qu'un auteur qui vous enseigne que la conscience de notre mort, si elle nous paralyse, nous libère aussi de la nécessité de "faire" quelque chose de notre vie - de la tyrannie du but. A quoi bon trouver un sens à son existence, quand la mort est là pour y mettre un terme et réduire à néant tout ce qu'on aura passé sa vie à bâtir ? Il faut au contraire apprendre à se retirer, à prendre du recul, à méditer - et il devient alors agréable de regarder les humains s'agiter autour de nous, les saisons poursuivre leur cycle, presque sans nous. Le "paléontologue d'occasion" prendrait presque des allures de moine zen : il faut revenir à la vie contemplative. "On ne découvre une saveur aux jours que lorsqu'on se dérobe à l'obligation d'avoir un destin."

Apôtre du renoncement, Cioran a même renoncé à sa propre langue, le roumain, pour s'enfermer dans le français, cette langue rigide qu'il lui a fallu domestiquer. "Parce que le roumain, c'est un mélange de slave et de latin, c'est une langue extrêmement élastique. On peut en faire ce qu'on veut, c'est une langue qui n'est pas cristallisée. Le français, lui, est une langue arrêtée", explique-t-il à Jean-François Duval. Comme Céline qui noircissait des milliers de pages pour arriver à cette musique éclatée, ces phrases fracassées, cette mitraille de mots, Cioran a dû travailler la langue française avec acharnement pour aboutir à ce style fragmentaire, en apparence si simple, où chaque sentence renferme un monde. "Pour un écrivain, changer de langue, c'est écrire une lettre d'amour avec un dictionnaire."

Fils de pope, il a très jeune perdu la foi, et c'est sur ce vide qu'il va fonder sa philosophie. Sans foi mais pas sans mystique, Cioran ne cesse de mesurer sa solitude à celle de Dieu. Comme Job se mettant à parler d'homme à homme avec son Créateur, il sait que les larmes sont le véhicule le plus sûr pour rejoindre la sainteté. Et que si Dieu a laissé place au Néant, Il en est aussi affecté que Sa créature... "Avec un peu d'empressement, nous aurions pu rendre Dieu plus heureux. Mais nous l'avons abandonné, et il est maintenant plus seul qu'avant le commencement du monde." (Des Larmes et des saints) Aussi seul que le plus seul d'entre nous.

La Presse littéraire, juin 2011.

jeudi 9 juin 2011

Point de fuite


Un beau jour, on se dit que cette fois, c'est bien fini. On jette l'éponge. Ça suffit comme ça. On claque la porte. On démissionne.

Un beau jour... Oui, il faisait beau, ce mardi-là, en plein mois de mai, quand Antoine Salmon décida de continuer tout droit après le feu rouge de la rue des Arcades, au lieu de tourner à droite pour rejoindre le magasin d'ameublement qui l'employait depuis bientôt douze ans. Le soleil se reflétait sur les vitrines de Rancœur-sur-Mièvre, tombait en cascade sur les façades des bâtiments étonnés de retrouver une peau dorée, rajeunie, alors que peu de temps auparavant, tout n'était que grisaille et décrépitude... Et la radio jouait On The Road Again. Antoine reconnut le morceau dès les premières mesures d'harmonica. C'était le nom du groupe qui ne lui revenait pas. Un nom de boîte de conserve...


Well, I'm so tired of crying, but I'm out
On the road again - I'm on the road again...


Ah ! oui : Canned Heat.

Comme tout paraît simple, soudain : continuer tout droit au lieu de tourner le volant. Aller voir ailleurs, plus loin, ce que les habitudes du quotidien ont fini par vous cacher. D'autres rues, d'autres visages que ceux que l'on croise chaque matin, à la même heure, depuis des années... Un beau jour, rompre les rangs. Déserter. On s'en fait une montagne, on pense qu'on n'osera jamais tout plaquer comme ça, sur un coup de tête, renoncer à tout ce qu'on a bâti depuis des années... Et puis finalement, il n'y a rien de plus facile. Tout est dans le "coup de tête", justement. Le renoncement, il suffit de le vouloir. C'est la réflexion qui vous empêche de vivre. Penser aux autres. Au patron, à la tête qu'il fera en ne vous voyant pas à votre poste. Aux collègues. Et puis surtout à l'épouse, aux enfants...

Nathalie. Son désespoir quand elle va comprendre... Et les filles ! Julie et Margot... Combien de temps avant qu'elles comprennent qu'elles ne me reverront plus ? Que papa est parti pour toujours ? D'abord, Nathalie recevra un appel de Giroux lui annonçant que je ne me suis pas présenté au travail ce matin. Elle pourra tout imaginer - elle se dira sans doute que j'ai eu un accident, quand elle s'apercevra qu'elle n'arrive pas à joindre...

Antoine regarda le téléphone portable qui attendait muettement sur le siège passager. Il l'attrapa de la main droite, ouvrit sa vitre et le jeta hors de la voiture au moment même où il s'engageait sur le pont. Un beau lancé : il crut l'entendre, plouf, s'engloutir au fond de la Mièvre.

... quand elle s'apercevra qu'elle n'arrive pas à joindre mon portable. Peut-être qu'elle se mettra à téléphoner aux hôpitaux du coin... Ou d'abord à la police ? A quel moment va-t-elle se rendre à l'évidence qu'il ne m'est rien arrivé - que j'ai tout simplement décidé de disparaître ?

Assez. Ce genre de choses qui vous trottent dans la tronche, c'est du poison. Un coup à lui faire rebrousser chemin. Il pourrait encore le faire : un demi-tour au prochain rond-point, et il arriverait à l'heure au boulot. Personne ne s'apercevrait qu'il a eu un moment l'intention de foutre le camp. Ses collègues reprendraient les conversations habituelles, les mêmes éternelles blagues, comme si rien ne s'était passé... puisque rien ne se serait passé. Non. Se soucier des autres, de ceux qui restent, c'est renoncer à sauver sa peau. Tout ce qui compte, désormais, c'est penser à soi, penser à toutes les raisons qui nous poussent à agir. Retrouver toutes les excellentes raisons que l'on a de tirer sa révérence - de quitter la scène avant la fin du tableau.

Je pense, donc je fuis.


*


A la sortie de Rancœur, il s'engagea sur la route nationale. Au même moment, ses collègues devaient actionner le rideau de fer pour accueillir les premiers clients. Désormais, son absence ne faisait plus aucun doute. Mais il s'agissait d'une simple absence, et encore, de quelques minutes de retard - pas d'une disparition. Il faudrait plusieurs heures pour qu'on s'aperçoive qu'Antoine était introuvable. Et plusieurs jours pour que l'évidence s'impose : cette disparition était sérieuse. Pas du chiqué, pas une lubie qui lui passerait après quarante-huit heures d'errance hors du domicile conjugal... Sa femme lancerait une recherche "dans l'intérêt des familles"... Il serait déjà loin.

La circulation, d'abord dense, s'était raréfiée peu à peu, à mesure que les travailleurs avaient gagné leurs bureaux et leurs usines. On avait dépassé l'heure de pointe... Droit devant lui, Antoine voyait les arbres, de chaque côté de la route, se resserrer là-bas, à l'horizon. Il pouvait tracer mentalement les lignes formées par ces arbres, qui se croisaient au point de fuite. Le point de fuite. Quel beau nom ! "Fuir ! Là-bas fuir !" C'est de qui déjà, Rimbaud ? Non, pas Rimbaud. A vue de nez, il dirait Mallarmé...

Fuir, oui. Mais comment fait-on ?

Comment disparaître ? Comment disparaître vraiment ? Un homme laisse toujours des traces derrière lui : un retrait bancaire dans un guichet automatique, un plein dans une station service, une réservation d'hôtel...

Antoine pensait d'abord à mettre le plus de distance possible entre son domicile et lui. Le réservoir d'essence avait été rempli la veille, il était tranquille pour plusieurs heures. Ensuite... Allait-il devoir retirer d'un seul coup tout l'argent qu'il possédait sur son compte pour ne plus payer ensuite qu'en liquide ? Il faudrait aussi se débarrasser de son alliance. Devrait-il songer à se procurer de faux papiers ? Il ne savait pas comment faire ce genre de choses. Il y avait sûrement des réseaux à connaître, qu'il ne connaissait pas... Il lui faudrait dépenser une fortune... Et puis il ne se voyait pas passer le restant de ses jours dans la clandestinité. Il n'était pas bâti pour ça. Il était tout juste taillé pour la fuite, l'absence, l'effacement - pour raser les murs. Ce n'était pas l'homme de la cavale sublime à la Spaggiari, de la marge glorieuse, de la grande vie des truands en exil...

Non, il allait rester Antoine Salmon, né le 2 novembre 1968 à Périgueux, marié depuis juin 1997 avec Nathalie Herrault et père de deux enfants : Julie, née en 1999, et Margot, née en 2002. Des dates. Finalement, c'est à peu près tout ce qu'il reste de la vie d'un homme quand on cherche à la résumer : quelques dates, quelques lieux, quelques noms... Mais ce qui faisait les jours, chacun des jours, l'ennui, les joies, les odeurs... Ça ne rentre pas dans les cases des fichiers administratifs.

Alors, comment disparaître ? Passer les frontières, traverser les océans ? Partir vivre en Afrique, en Bolivie, en Australie ? Toute une vie à réapprendre, alors... De toute façon, il lui faudrait repartir de zéro. Alors, oui, pourquoi ne pas carrément changer de latitude ? Tout était possible, maintenant. Tout s'ouvrait à lui. La vie allait recommencer. Cette fois, il faudrait tâcher de ne pas complètement la rater...


*


L'absence, ça le connaissait. Il avait toujours eu des prédispositions pour ça. A l'école, déjà, il s'évadait en pensée par les fenêtres de la classe. "Toujours dans la lune", constatait avec un air d'accablement amusé son institutrice de CM2, madame... Le nom lui échappait. Peu importe, de toute façon, puisque lui aussi, il s'échappait.

Dans la lune, oui. Ou ailleurs. Et quand ses copains de lycée traînaient aux bras des filles, lui se faisait tout petit, incapable de parler. Il baissait la tête quand une fille s'adressait à lui, il essayait de rentrer à l'intérieur des murs quand le prof de maths lui posait une question... Et oui, déjà, il ne pensait qu'à disparaître. Cette envie d'être absent, il la retrouva intacte ensuite pendant les examens, les entretiens d'embauche, les rendez-vous amoureux... Il n'était pas assez robuste pour cette vie-là. Il avait un trou dans la coque, il prenait l'eau... Il n'était pas là. Il était tout juste vivant, et le moins possible. Déjà, il lorgnait vers les canots de sauvetage, pour pouvoir s'esquiver avant la catastrophe...

A bien y réfléchir, Nathalie avait toujours eu un mari absent. Peut-être qu'il lui faudrait beaucoup plus de temps que prévu, après tout, pour réaliser que cette fois, c'était pour de bon. Il était déjà tellement effacé, retranché dans le silence, évanescent... Un homme discret. C'était avec cette discrétion qu'il l'avait séduite, d'ailleurs. Elle avait trouvé sa timidité "touchante". Ça lui avait donné une bonne excuse pour ne pas la toucher plus.

Jeunes et amoureux, ils avaient des rêves, des semblants de rêves. Ça arrive même à des gens très bien. Ils avaient voulu ouvrir une librairie d'occasion. Un rêve commun, comme en ont les amoureux. Elle avait l'esprit d'initiative, et lui encore un peu de curiosité. Il avait toujours été d'un naturel curieux. Curieux de voir comment les choses tourneraient mal... Et ils l'avaient ouverte, cette librairie, sur la place principale de Rancœur. C'était un peu leur premier enfant, leur œuvre à tous les deux.

Ils avaient tenu trois ans, le temps de s'apercevoir que les gens ne lisent plus. Antoine s'était senti responsable du dépôt de bilan. C'était comme ça : il avait l'impression que le ratage était en lui depuis toujours. La rencontre avec Nathalie l'avait un peu rassuré sur ses aptitudes, et elle avait de l'ambition pour deux. Il avait cru que peut-être, avec son aide, il allait réussir à faire quelque chose de sa vie, en fin de compte. L'histoire avait tourné court, et il n'en avait pas éprouvé de surprise particulière. Il fallait viser moins haut, il fallait veiller à une certaine stabilité sociale (ils s'étaient mariés, et Nathalie était enceinte) : il devint vendeur chez Monsieur Meuble et elle secrétaire médicale. Du concret, du solide : solide et stable et immobile comme un meuble. Un salaire tous les mois. Les enfants allaient pouvoir grandir dans un univers protégé.

Protégé, il l'avait été depuis sa naissance, Antoine. C'était peut-être ce qui l'avait rendu aussi frileux devant la vie. Curieux, mais poltron. Sortir de soi, se risquer à l'extérieur, c'était s'exposer au danger. Oui, longtemps, il avait cru que c'était ce qu'il pouvait faire de mieux pour ses enfants : leur offrir la sécurité, les tenir à l'abri du risque, des hasards de la vie.

Eh bien ! Les "hasards de la vie", c'était ce qu'il recherchait, maintenant. Il ne pouvait plus les supporter, ces quatre murs protecteurs, chaleureux. Il voulait des aléas, du chaotique. En disparaissant aux yeux des autres, qui sait, il allait peut-être enfin apparaître à ses propres yeux ? Peut-être aussi que c'était vers un nouvel échec qu'il s'en allait ainsi, à tombeau ouverts comme on dit... Mais alors, ce serait un vrai, un bel échec ! Un naufrage qui aurait du panache, pas cette agonie molle, aseptisée, ce cancer en sucre d'orge...

C'était d'abandonner ses filles qui lui faisait le plus de peine. Il essayait de ne pas trop y songer. Il ne serait même pas présent pour le dixième anniversaire de Margot. Et inutile d'imaginer envoyer des cartes postales : on brûle ses vaisseaux, on coupe tous les liens. Table rase. C'est dur, mais c'est le seul moyen de sauver sa peau.

Antoine employait des termes comme ça, dans ses ruminations, alors qu'à la radio passait maintenant un truc que Julie écoutait souvent. Rihanna, peut-être, ou quelque chose dans le genre... "Table rase". "Sauver sa peau". Le genre de vocabulaire qui en jette, qui vous pose en héros... En vérité, ce qui faisait fuir Antoine, c'était peut-être la trouille, et rien d'autre. La trouille d'être un mari et un père responsable, la trouille de se sentir moins libre qu'avant, surchargé de devoirs qui le dépassaient. La trouille et l'égoïsme, aussi : "Laissez-moi tranquille ! Vous ne m'aurez pas vivant ! Laissez-moi me retrouver enfin, moi ! Moi tout seul ! Voir à quoi je ressemble..."


*


Antoine gara son Audi à sa place habituelle sur le parking des employés de Monsieur Meuble. Il était à l'heure, comme toujours. De plus en plus souvent, maintenant, il se laissait aller pendant le trajet à imaginer qu'il plaquait tout, du jour au lendemain, et qu'il prenait la route. De l'entrée, un collègue arrivé un peu plus tôt lui fit un geste de la main pour le saluer de loin. Antoine coupa le contact et sortit de la voiture. Il marchait un peu voûté. Il avait quarante-deux ans de remords sur les épaules.

mercredi 25 mai 2011

André A., le dernier des purs


[André A. sévissait depuis quatre ans dans les colonnes du magazine Tranzistor, feuille d'informations lavalloise sur la pratique des musiques actuelles en Mayenne. Autant dire que c'est de la micro-histoire locale. Tant pis. Lorsque ce génie méconnu a décidé de jeter l'éponge, un recueil de l'intégralité de ses chroniques a été publié - et il m'a demandé d'en rédiger la préface. On ne refuse rien à un ami. On peut lire l'ouvrage en question ici, si l'on veut briller en société ensuite.]

J'aurais pu intituler cette préface "le dernier des rebelles" - mais c'est un vocable qui aurait certainement faire rire (ou vomir) celui qui, par ses chroniques trimestrielles dans Tranzistor, n'avait rien d'un excité boutonneux à tee-shirt Che Guevara. André A. n'a jamais prétendu révolutionner quoi que ce soit, et surtout pas la chronique musicale. Quant à réveiller les consciences, ce n'était pas son truc : d'ailleurs il savait bien qu'un tel réveil tiendrait du miracle de la Résurrection.

André A. était l'homme le plus désintéressé qu'il m'ait été donné de rencontrer. Toute sa vie, il aura fui les honneurs, les mondanités que son talent aurait pu lui offrir sur un plateau. Il n'aurait jamais sacrifié sa solitude pour un quelconque cocktail de cultureux locaux - malgré son goût avoué pour les boissons alcoolisées.

Le raté lumineux, le clochard céleste, l'artiste sans œuvre, voilà ce qu'il recherchait avant tout - voilà ce qu'il voulait glorifier. L'humanité, il la croisait à la sortie des bars louches, à deux heures du matin, et c'était là qu'il dénichait le génie, la beauté des borborygmes de pochtrons, la mélancolie des regards délavés, jaunis par le demi-pression, la violence des petits matins qui succèdent à la nuit blanche : tout ce qui nourrissait ses papiers brûlants de vie.

Cette attirance pour les humbles, les refusés de partout, les invisibles, conférait à André A. un regard de sociologue du monde des "musiques actuelles" (encore une expression qui lui donnait de l'urticaire). Qu'on relise son article consacré aux festivals de l'été, ou ses rencontres avec des musiciens de province, Jipé l'ambitieux, Adèle et José les amoureux chantant pour le Christ, le groupe mayennais AMPC : à chaque fois, ce sont des tranches de vie qui nous sont offertes. A chaque fois, nous sommes frappés par la vérité qui se dégage de ces échanges. Parce que c'était ça qui l'intéressait, André A., par-dessus tout : la vérité des êtres. La musique, les styles, les genres : il s'en moquait, et d'ailleurs sans doute n'y connaissait-il pas grand-chose. Rap, dub, punk, électro, garage... Du chinois, tout ça ! Mais derrière tout ce jargon, il y a ce type qui sue derrière ses platines ou sa guitare désaccordée, avec ses rêves de gloire au bout des doigts - et c'était tout ce qui comptait.

André A. passait souvent pour un réactionnaire, on reprochait à ses articles de démolir gratuitement tout ce qui "marchait" bien, tout ce qui plaisait aux jeunes... Gratuitement, vraiment ? Non. J'affirme que ses violences verbales étaient une manière pudique de cacher ce qu'était réellement André A. : un pur. Le dernier, sans doute.

mercredi 18 mai 2011

La famille, la langue, le monde


"On ne fait pas innocemment l'amour face à la photo de quelqu'un. Les gens dont on met l'effigie autour de soi sont présents. Je crois, Louise, à la présence des absents et des morts !"
François Taillandier, Option Paradis.


Alors, pendant que nous avions le dos tourné, à causer de tout et de rien, François Taillandier achevait sa fresque commencée huit ans auparavant. Il est temps pour lui de passer à autre chose - Time to turn ! Et pour nous, de revenir sur cette Grande intrigue dont l'ultime volume est paru l'année dernière. Cinq tomes, onze chapitres chacun : cinquante-cinq chapitres bâtis autour de deux familles, les Maudon d'un côté, les Rubien de l'autre, que l'on suit sur cinq générations.

"Suivre" n'est d'ailleurs pas vraiment le terme adéquat : il suppose un point de départ et un point d'arrivée. Suivre une famille sur plusieurs générations, c'est partir d'un point précis dans le passé pour rejoindre le temps présent. Ou le contraire, si l'envie nous prend de grimper dans l'arbre généalogique. Rien de toute cela chez Taillandier : avec lui, le temps ne passe plus, le passé, le présent et l'avenir se confondent. Normal, puisque le présent n'existe que parce que le passé a eu lieu, et qu'il engage d'ores et déjà l'avenir...

Mai 2001. Louise Herdoin et Nicolas Rubien sont cousins et, depuis quelques temps, amants. Ils ont décidé de revenir passer un moment à Vernery-sur-Arre, "gros bourg de quatre mille âmes situé aux confins du Sancerrois et de l'Yonne", dans la maison de leur grand-mère commune, Gabrielle Maudon. Une grand-mère à l'ancienne, soucieuse des convenances, des traditions... "C'était l'époque où la revoyait Nicolas - une image qui la résumait tout entière dans sa mémoire - revenant de l'église, ôtant les aiguilles qui tenaient son chapeau, s'exclamant "Dieu soit loué, la pluie s'est arrêtée juste avant la fin de la messe", parlant des personnes rencontrées "sur le cimetière", jugeant son prochain avec un petit mouvement du menton, sec et involontaire, qui lui était habituel."

Durant ce séjour sur le lieu du crime, Louise et Nicolas vont faire revenir les membres de leur famille, soulever les secrets, explorer les oubliettes que cache toute tribu qui se respecte... Parce que les mots, chez Taillandier, cachent autant qu'ils disent. Entre le mutisme du grand-père Etienne Maudon, "l'homme le plus silencieux de son siècle", et les calembours et contrepèteries de François Rubien, le père de Nicolas, le langage pose problème. Taillandier crée des concepts dont il devient difficile de se débarrasser. Pour un lecteur de La grande intrigue, comment évoquer ces récits que l'on fait de sa propre vie, de son histoire, faisant coïncider des éléments disparates pour donner un sens à tout ça, sans employer le terme de "telling"? "Un telling, en gros, expliquait Dan, c'est un discours qu'on tient et qui vous justifie. Ça clarifie, un telling, ça te fait un truc qui met le monde en ordre. Ce que nous construisons, toi, moi, tous les autres, quand nous parlons de nous, de ce que nous voulons, de la façon dont nous voyons notre vie, ce n'est pas la vérité, c'est du discours, c'est du telling."

Oui, la langue, le discours est le fil conducteur des cinq tomes de cette saga. Silence ou logorrhée, les personnages se définissent par ce qu'ils disent, par ce qu'ils taisent, et l'aboutissement de ce questionnement incessant est l'unilog, ce langage créé par un homme d'affaires d'origine chinoise surnommé Fou-Fou. Ce spécialiste d'Internet que les langues inquiètent imagine une sorte d'espéranto simplifié, un langage qui ne nécessitera aucun apprentissage, puisqu'il sera formé des signes et des termes déjà employés internationalement : langage informatique, signalétique urbaine, termes étrangers connus de tous... "Mettre le langage à distance, le regarder pour lui-même, le transformer comme on réaménage une maison, est une tendance générale des humains, dont témoignent des siècles de culture. Les grands écrivains, les forgerons de langues, les Dante, les Rabelais, les Luther, ont eu cette ambition secrète, n'être plus dominés par la langue, mais la dominer. Fou-Fou ne veut rien de très différent. Fou-Fou, petit dieu perché sur une planète de Saint-Ex, refait le Logos en Lego."

On interroge le langage comme on interroge le temps, obsessionnellement, dans les cinq volumes de François Taillandier. Nicolas Rubien a affiché trois photographies : son père, lui et son fils, tous les trois âgés d'environ douze ans au moment du cliché. "Ces garçons de douze ans feront des hommes, et ils subsisteront à l'intérieur de ces hommes, pour leur dire quelque chose. Ce sont trois petits soldats qui ne savent pas encore quelles guerres ils auront à mener..." Le passé, le présent, le futur, toujours déjà réunis.

On interroge le temps pour interroger le changement. Nicolas, architecte, souffre de voir son métier réduit à une simple fonction utilitaire, pratique. "Charlemagne", ancien professeur d'université reconverti en penseur mystique, a établi la théorie de l'"option Paradis", estimant que les sociétés libérales de l'après-guerre avaient projeté d'instaurer le paradis sur terre. Cette théorie ayant fait long feu, "Charlemagne" invente "World V". L'humanité aurait selon lui habité quatre mondes différents au cours de son histoire: le monde agraire, le monde des petites communautés, le monde des villes classiques et le monde industriel. Le cinquième monde, son nouvel habitat, désigne "le monde unique et délocalisé, le monde en réseau, le monde des migrations de toutes sortes, le monde plurilingue, le monde des masses indifférenciées".

Quel rapport entre la grand-mère Gabrielle Maudon, la mystérieuse Pauline, cette orpheline mal mariée dont on perd la trace dans les années 1920, "Charlemagne", Fou-Fou, le pendu de Vernery-sur-Arre et Sobel, l'écrivain issu d'une peuplade d'Afrique, les Bantamas, qui décide d'écrire une trilogie sur l'histoire de son pays ?

C'est justement tout l'art de François Taillandier de tisser des liens entre tous ces personnages, s'invitant lui-même dans l'oeuvre, discourant avec Sobel, son personnage et son confrère. Il n'y a pas d'extérieur à La grande intrigue, vaste fresque du monde actuel et de son passé, et le lecteur lui-même n'est pas loin de s'incruster dans le tableau. Je m'y suis bien retrouvé, moi : cette famille, c'est un peu la mienne, et le père de Nicolas Rubien ressemble étrangement au mien, avec sa manie de déformer les mots, de rire de tout, et la grand-mère Maudon, si religieuse, si attachée à ses traditions, c'est la mienne aussi, et cette province, c'est chez moi... La grande intrigue, une saga dont vous êtes le héros.

Le Magazine des Livres, avril 2011.

mercredi 11 mai 2011

Mon entretien avec Oussama Ben Laden

[Quelques jours après le 11 septembre 2001, j'avais rédigé un article dégoulinant de mauvais esprit dans lequel je m'imaginais interrogeant Oussama Ben Laden dans sa cachette. Je comptais publier cet "entretien" (le titre était un clin d'œil à André Suarès et à son "Entretien avec le Pape") dans le fanzine Bigorno que des amis venaient de créer quelques mois plus tôt. Mais il n'y a rien qui refroidisse plus vite que l'actualité, et j'ai finalement renoncé à faire paraître un texte qui serait déjà périmé au moment de sa sortie. Alors, je l'ai rangé dans un tiroir. Aujourd'hui, l'actualité est brûlante, et c'est Ben Laden qui est refroidi. C'est toujours un peu déprimant de ressortir les dossiers qu'on croyait classés, mais après avoir soufflé sur la poussière, j'ai trouvé plutôt amusant de retrouver, dix ans après, cet esprit de polémique confortable qui avait vu le jour devant nos écrans de télévision, sur nos canapés, pendant que l'ancien Nouveau Monde s'effondrait...]

Quelque part dans les montagnes qui bordent l'Afghanistan, le 25 septembre 2001...

Il m'en aura fallu, de la patience, avant d'atteindre ces reliefs sacrés qui cachent l'homme le plus recherché du monde, celui dont on ne peut prononcer le Nom sans sentir le sang se figer dans nos veines, celui qui a mis l'Amérique à genoux, et tout le monde occidental... C'est entouré d'une solide garde armée jusqu'aux dents et visiblement pas prête à plaisanter que je suis arrivé, après des heures et des heures de marche sous un soleil écrasant, dans cet endroit retiré, isolé du reste du monde, devant Oussama Ben Laden.

Son beau visage hâlé rayonnait dans le soleil couchant, sa barbe aux entrelacements sensuels frissonnait dans le vent frais du soir, et sa dextre terrible, négligemment, caressait le canon d'un pistolet mitrailleur comme elle l'aurait fait de la tête d'un chien docile et affectueux. Mes mots se figeaient dans ma gorge. Dans un anglais parfait, avec un calme olympien, inattendu de la part d'un homme conscient que le reste du monde ne désire rien d'autre que sa mort, il me fit signe de m'asseoir à ses côtés.

- Posez vos questions, je vous écoute...

Dès lors, je n'avais plus aucun doute : cet homme était un émissaire de Dieu ! Il savait que sa vie ne lui appartenait plus et sa force incroyable, sa force sublime, lui venait de cette certitude. Que peuvent les bombes américaines contre un homme qui a donné sa vie à Allah ? Après tout, même sous bonne garde, j'aurais pu piéger ce magnétophone que je posais délicatement sur la table, à quelques centimètres de sa main gauche, comme ses hommes l'avaient fait avec la caméra censée filmer le commandant Massoud, quelques jours plus tôt... Mais Ben Laden ne semblait ressentir aucune peur. Sans doute savait-il qu'un occidental était tout bonnement incapable d'accomplir un acte kamikaze. L'homme blanc n'a pas l'âme du sacrifice : il est tout juste bon à considérer comme un acte d'héroïsme le fait d'aller gagner sa vie huit heures par jour pour payer sa petite retraite et partir en voyage organisé... De son œil noir, Oussama Ben Laden me fit signe de commencer l'entretien.

- Que pensez-vous des représailles que les Américains ont engagées envers les talibans ?

- Les Américains recherchent un coupable. Ils se précipitent et désignent le coupable avant même d'entamer une quelconque enquête. Ma tête est mise à prix et ils espèrent m'effrayer, me faire sortir de ma cachette pour protéger mes hommes. C'est un comportement typique d'un peuple sans dieu.

- Les Américains sans dieu ? Un Américain ne se déplace jamais sans sa bible ! Il va à la messe tous les dimanches ! Il porte le nom de Dieu sur chaque billet de banque ! Et "Dieu bénit l'Amérique" !!!

- Outrecuidance américaine ! Comment Allah pourrait-Il bénir un seul peuple ? Et comment pourrait-Il choisir le peuple américain ? Allah est avec les humbles, avec les faibles... Je persiste à dire que les Américains, dans leur précipitation à se venger, se comportent comme un peuple sans dieu. C'est d'ailleurs là que l'on peut voir à quel point sont ridicules leurs constantes invocations à un Dieu qui serait à leur service ! Dieu n'est au service de personne ! C'est l'homme qui est à Son service... Les occidentaux se savent mortels, ils savent qu'ils n'ont que très peu de temps à vivre, parce que Dieu n'est pas là pour eux ! Aussi se pressent-ils de désigner les coupables et de leur donner la chasse. Mais ils craignent l'adversaire, car ils savent dans quel camp se trouve Dieu. Ils l'ont compris le 11 septembre dernier. Les talibans ne craignent pas la mort. Il n'est rien de plus terrible qu'un adversaire qui se bat pour le Nom d'Allah et sait que sa mort lui offrira une place près du Très-Haut, près de Celui dont grande est la Colère de voir ce que l'homme blanc a fait de Son Nom !

- Vous laissez entendre que les Américains ont été un peu trop vite en besogne en désignant les coupables. Avez-vous réellement commandité les attentats du 11 septembre ?

- Allah seul sait qui pilotait les avions le 11 septembre.

- Parlons d'autre chose. A propos du régime taliban, vous savez que les occidentaux s'insurgent contre ses pratiques qui lui semblent venir d'un autre âge... Vous excisez vos femmes, vous leurs faites porter un voile qui les avilit, les ramène à un rang inférieur à celui de la bête, vous les exécutez froidement si elles trompent leur mari...

- Et vous, chiens d'occidentaux ? Que faites-vous subir à vos femelles ? Vous n'y prêtez attention qu'à la condition qu'elles soient belles et désirables, vous leur donnez la parole mais en réprimant un léger ricanement - osez dire le contraire ! - comme pour dire qu'elles feraient mieux de rester dans leur cuisine ou de torcher leurs mômes plutôt que de venir ramener leur science... La femme occidentale n'a acquis que depuis quelques années une liberté qui n'est encore qu'apparente, de même que l'esclavage n'est aboli que depuis peu de temps... Vous avez beau jeu de critiquer nos pratiques, vous dont les femmes s'imposent des régimes qui sont de véritables tortures pour satisfaire leur mari et tenter de se rapprocher d'un idéal toujours plus inaccessible, toujours plus superficiel... Les pratiques de l'Islam intégristes peuvent vous paraître odieuses, elles ne sont que l'exagération de vos propres pratiques.

- Pour en revenir à ce qui s'est passé le 11 septembre aux Etats-Unis...

- Les Américains se croyaient puissants ! Ils érigeaient leurs tours vers les cieux, toujours plus haut, sans jamais songer qu'elles pourraient de cette façon prêter le flanc à une quelconque attaque aérienne. Protégés derrière leurs dollars, ils entendaient régir le monde entier, le maintenir sous leur botte étoilée, et faisaient souffrir des milliers de peuples sans craindre de représailles. Les attentats du 11 septembre ont vengé l'extermination des Indiens, les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki, la déforestation du Viêt-Nam. Cette catastrophe a remis le monde à l'endroit. Maintenant, le monde peut repartir à zéro : les Etats-Unis sont morts. Avouez, jeune homme, que même vous, en tant qu'Européen, vous vous sentez soulagé...

- J'avoue qu'en voyant les tours du World Trade Center s'effondrer, j'ai senti un frisson de joie m'envahir, oui. Et lorsque j'entends sur toutes les chaînes nos gouvernants répéter : "Nous sommes tous Américains", je me dis que c'était bien la peine de lutter contre les Allemands en 39...

- Vous voyez ! Aujourd'hui, l'Amérique est redevenue un pays du Tiers-Monde comme les autres. Vous aurez remarqué qu'il a été très peu question des quelques 5000 morts des attentats, mais surtout de l'orgueil meurtri de l'Amérique. L'orgueil ! Toujours l'orgueil ! Allons, un Dieu réellement juste, réellement bon, ne pouvait pas se trouver du côté de ce peuple ignoble...

- Comptez-vous (si vous avez commandité les attentats) prévoir d'autres actions terroristes contre le monde occidental ?

- Il se fait tard. Cet entretien est terminé. Ravi d'avoir fait votre connaissance, jeune homme. Faites attention si vous prenez l'avion pour rentrer chez vous : les vols ne sont pas sûrs, de nos jours...

Alors, avec l'élégance d'un lion, Oussama Ben Laden se leva de la chaise de bois qui supportait sa force latente et lentement, sans se retourner, pénétra dans une pièce annexe où devait se trouver sa chambre. Avec une étrange impression de plénitude, je suivis machinalement les gardes qui me guidaient vers le chemin du retour.

vendredi 22 avril 2011

Du sous-réalisme

Copyright Goossens, 2011.

Un écrivain, c'est un type qui a un vrai métier et qui, à ses heures perdues, fait professeur de français, manucure, bibliothécaire, ambulancier, gardien de phare ou assistant d'éducation. Je suis assistant d'éducation, mais j'aimerais bien avoir un vrai métier. Être un écrivain reconnu, ça doit être sympa. Ma boulangère m'aurait vu l'autre soir chez Ruquier : "Il a été un peu dur avec vous, Éric Naulleau, non ? Une baguette moulée, comme d'habitude ?" Mes copains se foutraient de moi : "Alors, Zola ? T'as pas arrêté de mater les seins d'Amel Bent de toute la soirée, hein, vieux vicelard ?"

Parfois, devant ma télé, je participe aux débats, je réponds aux questions de l'animateur, je coupe les invités : "Mais non, Bernard-Henri, sur la Côte d'Ivoire, vous avez tout faux !", j'amuse la galerie par mes bons mots qui rendent jaloux l'animateur... Je suis brillant, fin, et même un peu beau avec le maquillage et les lumières du plateau.

En réalité, je pense que je ne serais pas très à l'aise sur un plateau de télévision, aveuglé par les projecteurs, barbouillé de fond de teint que j'aurais l'impression de sentir couler sous l'effet de la chaleur... Je ne suis pas doué à l'oral. Déjà, à l'école, je n'osais pas lever le doigt même quand j'étais sûr de connaître la réponse. J'envie les gens qui avancent dans la vie remplis de certitudes, leur assurance brillant comme un bracelet de montre, et qui vous assènent leur vérité sans bafouiller, sans la moindre hésitation, et prêts à répondre à la contradiction avec un sourire confiant... Moi, je louvoie, je me tâte, je réfléchis longuement avant d'ouvrir la bouche, je ne veux pas dire de bêtise, et puis au moment d'affirmer mes convictions, je m'aperçois que je ne suis pas si convaincu que ça, qu'en y repensant, je me trompe peut-être... Sur les questions politiques, par exemple, je me sens parfaitement médiocre. Je n'arrive pas vraiment à m'y intéresser. Sur un plateau de télé, je serais sans doute forcé de m'en tirer par une plaisanterie : "Oh, moi, de toute façon, je ne reconnais pas ma droite de ma gauche..."

Je suis plus à l'aise à l'écrit. En tout cas, je l'espère. Oui, devenir écrivain, ça ne me déplairait pas. Ça doit être réconfortant de voir la couverture de son livre dans les étalages de sa librairie habituelle... Mon grand problème, c'est que j'ai un peu trop tendance à rêvasser à ma future vie d'écrivain et à oublier d'écrire.

Aujourd'hui, on ne fait plus vraiment de grandes découvertes dans le domaine littéraire. Ce serait bien étonnant que je devienne avec mes petites compositions la révélation de la deuxième décennie du vingt-et-unième siècle. Il n'y a plus beaucoup d'expérimentation : on a perdu l'habitude des manifestes littéraires.

Pourtant, quand on se lance dans l'écriture, il faut avoir l'illusion, au moins pendant toute la durée du travail, d'avoir des choses importantes à dire - des choses que personne, peut-être, n'a dites avant nous. C'est préférable, en tout cas. Je manque d'imagination, dans ce domaine, et j'ai du mal à croire en moi. Si j'étais un peu plus fort, je créerai bien un manifeste, moi aussi : le manifeste du sous-réalisme !

Allez, comme on est entre nous, je vais tout de même essayer.


MANIFESTE DU SOUS-RÉALISME

"La réalité dépasse la fiction." C'est ce qu'on entend partout, et depuis très longtemps. Ces temps-ci, effectivement, on le sent bien : nos fictions ne sont plus du tout à la hauteur de la réalité. La réalité, c'est évidemment celle que montre le journal télévisé. Les attentats du 11 septembre 2001 ont dépassé la fiction en long, en large et en travers. La réalité, ce jour-là, a été une véritable artiste. Vous connaissez une œuvre d'art qui rivalise avec les révolutions qui ont lieu en ce moment dans le monde arabe ? Et Komatsu Sakyo avait l'imagination bien modeste quand il a écrit La Submersion du Japon en 1973...

Mais là, nous parlons de la réalité collective, de la réalité de groupe, celle qui se retrouve au journal télévisé. Contre cette réalité-là, certes, nos fictions font pâle figure. Alors, que faire ? Agir sur la fiction ? La rendre encore plus catastrophique, encore plus apocalyptique ? Viser le paroxysme ? Allez, tout ça a déjà été fait maintes et maintes fois... On oubliera toujours d'imaginer le petit désastre en plus, celui qui nous paraîtrait un peu exagéré (il faut rester crédible, quand même), et que la réalité, elle, se chargera de provoquer. Ce n'est pas son problème, à la réalité, de ne pas être crédible !

Non, il n'est plus temps d'agir sur la fiction : c'est sur la réalité qu'il faut travailler. Les grandes catastrophes collectives nous dépassent, il faut enfin l'admettre ! Il nous faut des réalités à notre hauteur, des réalités de proximité... Il nous faut des réalités pour petits-bras.

Dès maintenant, retournons au quotidien, à l'humilité, au profil bas ! Retrouvons l'homme. Pas le héros, pas le sauveur de l'humanité : le petit. L'homme fragile, l'homme qui doute, l'homme qui n'ose pas s'avancer. Refusons les machineries de l'intrigue traditionnelle !

Monsieur Leflan a la cinquantaine bedonnante, il quitte son appartement meublé Ikéa. Que va-t-il faire ? Non, il ne va pas croiser l'amour, non, il ne va pas être victime d'un accident de la circulation - même pas de la circulation sanguine -, rien de toute cela ne lui arrivera : monsieur Leflan va faire son tiercé. Il en profitera pour acheter un paquet de tabac à rouler et pour regarder dans le décolleté de la patronne du PMU, puis il rentrera chez lui. Et rien ne lui arrivera, parce qu'à monsieur Leflan, rien n'arrive jamais. Des courbatures, parfois. Une petite grippe. Il devrait penser à réduire sa consommation de tabac, son médecin le lui a assez répété. Mais à part ça, rien. Ça va ! Il n'est pas logé en terrain inondable, il n'est pas harcelé par ses patrons, il n'a pas de tendances suicidaires, il ne fait pas d'excès de vitesse, ou si ça lui arrive, eh bien il paie l'amende et ça ne va pas plus loin. Il aimerait bien, évidemment, que sa vie soit plus aventureuse. Mais il n'a pas le pied marin, et puis il manque de curiosité. L'été, il va parfois aux Sables d'Olonne. Ça le dépayse, monsieur Leflan. Ça le change du boulot. Monsieur Leflan travaille au tri postal. On ne lui connaît pas de relation amoureuse. Ça ne l'empêche pas de rêver, bien sûr. S'il osait, il inviterait bien sa collègue Lucile à dîner, un soir. Elle est célibataire, elle aussi. Mais il ne le fera pas. Il ne le fera pas, parce que tout le monde s'attend à ce qu'il le fasse ! Enfin, nous entrerions dans une intrigue ! Oui, mais non. Pas d'intrigue, on a dit. Il faut à tout prix décevoir toutes les attentes du lecteur. Si un bateau attend au bout du quai, le héros n'embarquera pas dedans. Jamais ! Il faut revenir au degré zéro du récit.

Le sous-réalisme ne visera jamais à la réalité. La fiction, allègrement dépassée par la réalité, saute à pieds joints au-dessus du sous-réalisme. Le sous-réalisme, c'est la nullité élevée au rang d'art. Vive la vie quotidienne ! Vive la routine !

Soyons humbles. Au ras des pâquerettes. C'est joli aussi, les pâquerettes. Il n'y a pas que les roses, dans la vie.

Plus du tout d'intrigue, alors ? Plus du tout d'intrigue ! Monsieur ou madame se lève, va bosser, rentre à la maison, regarde la télé, et dodo. La routine, je vous dis ! L'enjeu, c'est de créer à partir de ça.

Comment ça, déjà fait ? Flaubert, vous dites ? Ah, mais Flaubert n'avait pas été aussi loin que ça... Balzac ? Allons, vous plaisantez ! Balzac, c'est une saga, c'est l'humanité se confrontant sans cesse à l'Histoire ! Non, à mon avis, la seule chose qui puisse rivaliser, d'un point de vue littéraire, avec le roman sous-réaliste, c'est l'annuaire de la Drôme.

Ceci posé, je vous rappelle que j'ai déclaré plus haut ne pas tenir grand cas de mes convictions. En général, elles ne font pas long feu. Le sous-réalisme c'est une mode, mais c'est une mode qui a fait son temps, je crois. Il ne devrait pas même survivre à son manifeste.

*

Et d'ailleurs, pour enterrer définitivement ce manifeste à peine né, je viens de constater grâce à Google, le castrateur du Net, que le sous-réalisme existait déjà. Rien à voir avec une quelconque entreprise littéraire, mais n'empêche : ça fait toujours mal de se faire piquer une idée avant même de l'avoir eue. J'ai la foulée faiblarde, je me fais toujours doubler...