jeudi 14 juin 2007

Dernier concert


C’est tout naturellement que Frédéric Pion avait eu l’idée de se rebaptiser Docteur Freud lorsqu’il avait créé son groupe avec trois potes. Les Névrosés, un groupe de punk-rock qui, après s’être produit dans les bars des environs de Calais, ville d’origine de ses membres, avait peu à peu su conquérir un plus vaste public. Dans le sillage de la scène rock indépendante de l’Hexagone, ils avaient multiplié premières parties, têtes d’affiche et festivals de plein air, partageant la scène avec d’autres jeunes idéalistes bruyants comme les Problem Child, les Mort Clinique, les Sonic Disaster, les Diktatur, les Prématurés, les Teenage Lobotomy, les Verrues, les Erreurs Humaines et autres Pervers Polymorphes… Ils avaient même joué en première partie des Wampas à Amiens, soirée inoubliable. Ce soir-là, Christophe a cassé sa guitare dès les premiers accords de Vie et mort d’un inadapté et Frédéric s’est fait piétiner dans le pogo.

L’aventure avait été belle, jalonnée de rencontres inoubliables, de pépins techniques, d’anecdotes croustillantes, de prises de tête, de galères et de plans foireux, de coups durs aussi, comme le jour où ils avaient passé la nuit au poste alors qu’ils devaient jouer à Tours le soir même avec les Eunuques et Commando Valstar… Une véritable aventure humaine, ouais. Frédéric ne pouvait s’empêcher d’y repenser, là, sur la grande scène de la salle polyvalente de Calais. C’était ici que tout avait commencé, il y a neuf ans, et c’est ici que tout allait se terminer ce soir. Demain matin, il ne serait plus un punk-rocker.

L’ambiance est bizarre, ce soir. Bruno, le batteur, jette parfois des sourires tristes à ses complices. Frédéric regarde s’agiter les seins d’une jolie fille un peu ronde en débardeur orné de la pochette de leur deuxième album, Demain je ne réponds plus de rien. Est-ce vraiment la dernière fois qu’il voit ça ? Tous ces bras qui s’agitent, ces crêtes roses ou vertes qui bougent au rythme de la basse de Jérôme, ces garçons et ces filles qui montent sur scène pour sauter un peu en l’air juste à côté de lui en gueulant par cœur un couplet, un refrain, avant de se jeter dans la marée de bras tendus ? Oui, ça ne peut pas durer toujours.

Christophe achève dans la fureur générale Sunshine Sodomy, leur unique morceau instrumental, et Bruno martèle sa batterie pour enchaîner immédiatement avec Deviens raisonnable, le morceau qui ouvre leur premier album, intitulé Dernier pogo à Sainte-Anne. Frédéric saute en l’air, accroché d’une main à son pied de micro, faisant voler en tous sens sa cravate rose sur sa chemise kaki. Les filles sont jolies ce soir, on dirait des bonbons au caramel tendant leurs bras en sueur vers la scène, lascives et énergiques. Frédéric gueule dans son micro d’une voix nasillarde, deviens raisonnable m’a dit mon père, en pointant du doigt mes cheveux verts, j’ui ai dit ta gueule file-moi une bière, jamais je n’serai un fonctionnaire. Du temps a passé, c’est sûr. Ce soir, tout sera fini. Plus jamais les oreilles qui sifflent encore longtemps après que les amplis ont été débranchés, les loges qui se remplissent d’odeurs de sueur à mesure que se vident les bières, Nico le manager qui fait le bilan du concert, c’était génial les mecs, on n’a jamais eu autant de monde, les tee-shirts à dédicacer pour les fans, et la route à reprendre le lendemain. Fini tout ça. Deviens raisonnable m’a dit ma mère, je n’veux pas d’un fils dans la misère, j’ui ai dit ta gueule c’est ma galère, jamais je n’serai un fonctionnaire.

Il a bien vieilli, ce morceau. Bon, Frédéric l’a écrit à vingt-et-un ans, il était en licence de lettres. À l’époque déjà, il aurait pu se douter qu’il était bien parti pour devenir raisonnable, mais c’est un âge où on se dit qu’on a bien le temps de rêver, que tout n’est pas joué, qu’on n’est tout de même pas encore tout à fait sur des rails, qu’on peut encore bifurquer… Aujourd’hui, cela va faire trois ans qu’il a ce poste de prof de français à Calais, il devient de plus en plus délicat d’être punk-rocker la nuit et enseignant le jour, même en aménageant les emplois du temps : il est l'heure de faire un choix. Christophe travaille comme documentaliste à la fac, Jérôme est commercial, seul Bruno reste dans la course, puisque les Furoncles l’ont engagé pour remplacer leur batteur. Mais on ne gagne pas sa vie dans le rock, Bruno. À trente ans, tu devrais le savoir. Deviens raisonnable.

« Bon alors, lance Frédéric en tentant de reprendre son souffle dans l’écho des guitares qui diminue, puisqu’y faut devenir raisonnable… On va pas se coucher trop tard ce soir, hein… Je crois que c’est mieux de pas faire durer les adieux… Alors on va terminer avec une reprise, comme ça vous aurez pas l’impression que c’est les Névrosés qui font leur dernier concert ce soir, mais les Ramones… »

Déferlante de bruit qui couvre la clameur du public, premiers accords musclés de Judy is a punk, cette fois c’est vraiment la fin, Nico a les yeux rouges derrière le rideau, dans les coulisses, Jackie’s a punk, Judy’s a runt, they both went down to Berlin joined the Ice Capades, and oh I don’t know why, oh I don’t know why, perhaps they’ll di-ie, oh yeah, perhaps they’ll di-ie, oh yeah, perhaps they’ll di-ie, oh yeah, perhaps they’ll di-ie, oh yeaaaaaahh… Christophe est déchaîné, saute en l’air, jambes écartées avec sa guitare, second verse, same as the first, Jackie’s a punk, Judy’s a runt, they both went down to Berlin joined the Ice Capades, Christophe se prend les pieds dans le fil de sa gratte, retrouve miraculeusement son équilibre et le rythme, and oh I don’t know why, oh I don’t know why, perhaps they’ll di-ie, oh yeah, perhaps they’ll di-ie, oh yeah, perhaps they’ll di-ie, oh yeah, perhaps they’ll di-ie, oh yeaaaaaahh… Pont musical. Jérôme et Christophe sautent comme des dingues, Frédéric gigote avec le pied de micro, des jeunes montent sur scène et de là se jettent dans le pogo au risque de se briser bras et jambes, demain ils se rappelleront avec émotion ce dernier concert et se remettront aux révisions de leurs partiels ou de leur bac, la vie continue, third verse, different from the first, Jackie’s a punk, Judy’s a runt, they both went down to Frisco joined the SLA, la nuit est électrique, la sueur ruisselle, c’est une putain de bonne soirée, ouais, une putain de bonne soirée, and oh I don’t know why, oh I don’t know why, perhaps they’ll di-ie, oh yeah, perhaps they’ll di-ie, oh yeah, perhaps they’ll di-ie, oh yeah, perhaps they’ll di-ie, oh yeaaaaaahh… Merci à tous et bonsoir ! Les amplis résonnent encore tandis que les musiciens quittent la scène. Bruno essuie ses épaules nues avec une serviette bleue, le public scande né-vro-sés, né-vro-sés, né-vro-sés, c’est comme après chaque concert, la même hébétude, le même vide soudain, quand tout s’arrête. Sauf que tout s’arrête pour de bon ce soir. Neuf ans, six albums et combien ? Peut-être huit cent concerts, quelque chose comme ça, Nico doit avoir les chiffres exacts. Il y a comme une lourdeur dans l’air, une chape de plomb dans la loge enfumée. Jérôme sort un pack de Leffe du frigo, rigole pour détendre l’atmosphère : « Bon, demain huit heures pour répéter, les mecs ? » Frédéric, comme s’il n’avait pas compris la plaisanterie, s’écroule sur une chaise et laisse tomber d’une voix blanche qui glace le sang de tous ces crêteux au cœur de pierre :

« Je peux pas, les mecs : demain, j’ai des copies à corriger… »


Texte paru dans Palindrome Papier, n°0, mars 2006.

1 commentaire:

rdL a dit…

et sinon t'as fait quoi hier ?