lundi 18 juin 2007

La littérature derrière les barreaux



La cellule ! Voilà bien le lieu où la plupart des écrivains auraient aimé se retrouver. Un lit, une table, un chiotte : le dépouillement, la solitude, dix mètres carrés de paradis. Si de nos jours les gangsters à la retraite rêvent tous de coucher leurs mémoires sur le papier et d’obtenir leur certificat d’hommes de lettres, les écrivains, eux, ne rêvent que de se dresser contre la justice, le pouvoir, de partir en cavale – de finir au cachot. Ironie de l’époque ! Un poète en prison ne soudoierait jamais son geôlier pour en obtenir la liberté, mais tout au plus quelques rames de papier et un crayon…


« Quatre murs ! – Liberté ! », clame Tristan Corbière dans le poème Libertà, daté de la cellule n° 4 bis de la prison de Gênes, où le poète breton n’a sans doute jamais mis les pieds.


Bien sûr, la réalité est tout autre : quatre pauvres types dans des cellules pour deux, les matons qui passent et les portes qui claquent, la violence et la peur quotidiennes, l’absence complète d’intimité… Pour la solitude et le calme, on repassera ! La cellule dont rêvent nos écrivains, c’est celle du cloître – seulement, la prison a tellement plus de classe ! On s’y sent l’égal d’un Spaggiari, d’un Mesrine ! Les braqueurs de langue aiment tutoyer les braqueurs de banques…


Si la littérature n’entretient avec la geôle qu’un vague rapport fantasmé, romanesque, ils sont nombreux malgré tout les poètes et les prosateurs qui se sont heurtés avec la réalité de la détention. Certains ne connurent la prison que quelques jours, d’autres quelques mois ; certains y passèrent une grande partie de leur vie, d’autres y perdirent la leur. La liste serait trop longue pour en tenir un compte exhaustif, concentrons-nous sur quelques exemples précis en excluant d’emblée les prisonniers d’opinion. Ceux qui furent enfermés pour leurs idées, pour leurs écrits, pourront faire l’objet d’une autre étude – ne nous intéressent pour l’instant que ceux que la justice a cueilli bien loin de la littérature…

De Villon à Verlaine : les poètes en prison


Avec François Villon pour figure de proue, pour ancêtre de plume et de mauvais coups, rien d’étonnant à ce que les écrivains français idéalisent le cachot ! Villon a tout pour plaire : sa biographie est pleine de trous et d’incertitudes (on ne peut que supposer sa date de naissance, on ignore tout de sa mort…), laissant la part belle à la légende. Rabelaisien avant Rabelais, « tout aux tavernes et aux filles », c’est le mauvais garçon mythique. Pourtant, né dans la pauvreté, son destin aurait pu se trouver changé pour le mieux à son adoption… Il vient au monde dans un Paris encore occupé par les Anglais, au moment du martyre de Jeanne d’Arc et du sacre d’Henri VI, en 1431 ou 1432. Très tôt orphelin de père, il est recueilli par Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoît-le-Bétourné, qui lui donne un nom, une religion, une culture. Plus tard, Villon rejoint la Faculté des Arts où il participe à ce qu’on appellerait aujourd’hui des « actes de vandalisme », dérobant des enseignes, volant des crochets aux bouchers… autant d’objets qu’il restituera de façon ironique dans le Lai. Il obtient des lettres de rémission – autrement dit le pardon – pour le meurtre du prêtre Sermoise, mais durant la nuit de Noël 1456, il vole cinq cents écus d’or au Collège de Navarre en compagnie d’autres malfaiteurs. Dénoncé par l’un d’eux, Villon, qui entre temps a commis un bon nombre d’autres larcins, se fait arrêter quelques années plus tard.


Déchu de sa qualité de clerc par l’évêque d’Orléans, Thibaut d’Aussigny, Villon est détenu dans les oubliettes de Meung, où il subit la question de l’eau.


Il est possible que Villon ait écrit l’Épître à ses amis et Le Débat du cœur et du corps à Meung-sur-Loire. « Jeûner lui faut dimanches et merdis, / Dont les dents a plus longues que râteaux ; / Après pain sec, non pas après gâteaux, / En ses boyaux verse eau à gros bouillon ; / Bas en terre, table n’a ne tréteaux. / Le laisserez là, le pauvre Villon ? » Il est libéré le 2 octobre 1461, à l’occasion du passage dans la ville du nouveau roi Louis XI. L’année suivante, il est de nouveau incarcéré pour vol au grand Châtelet de Paris, où il est une seconde fois soumis à la question de l’eau. Après avoir promis de rembourser une partie du vol au Collège de Navarre, il est libéré le 7 novembre 1462. Mais, fin novembre, il est impliqué dans une bagarre dans lequel le notaire pontifical, Ferrebouc, reçoit un coup d’épée de Robin Dogis. Villon, une fois de plus arrêté, une fois de plus torturé, est condamné à être pendu. Il interjette appel. Le 5 janvier 1463, le Parlement casse le jugement et bannit Villon pour dix ans de la ville, prévôté et vicomté de Paris. Villon écrit une Louange à la Cour où il demande, en vers, un délai de trois jours pour régler ses affaires. Il écrit aussi la Question au clerc du guichet, son dernier poème connu, où il se félicite d’avoir fait appel d’un jugement injuste : « Quand donc par plaisir volontaire / Chantée me fut cette homélie, / Étoit-il lors temps de moi taire ? » Puis, Villon disparaît de Paris et entre dans la légende : on perd à cet instant toute trace de lui.


On pourra dire que Villon a lancé bien malgré lui la mode des poètes emprisonnés, qui ne cessera de faire des émules jusqu’à nos jours. Verlaine, après avoir tiré sur Rimbaud – autre grande figure du poète mauvais garçon – en Belgique, entre à la prison des Petits-Carmes le 11 juillet 1873, d’abord en prévention puis dans le quartier des condamnés. Une table, un tabouret, un hamac pour seuls compagnons. En octobre, il est transféré à la prison de Mons. En cellule, puis dans une chambre à la pistole que sa mère l’aide à payer. Il lit, écrit. Bientôt, il conçoit le projet d’un ouvrage intitulé Cellulairement, regroupant les pièces composées en prison. Ce recueil ne verra pas le jour du vivant de son auteur, mais la plupart des poèmes écrits aux Petits-Carmes et à Mons seront dispersés dans Sagesse (1880), Jadis et naguère (1884) et Parallèlement (1889). C’est à Mons également que Verlaine se convertit au catholicisme, le 15 août 1874. Cellulairement s’est vu matérialisé posthume, par les soins de Jean-Luc Steinmetz et des éditions du Castor Astral, en 1992. Outre qu’il constitue le « chaînon manquant » entre les Romances sans paroles (1874) et Sagesse, ce petit livre présente l’intérêt de concentrer sur un volume des textes écrits dans des circonstances bien particulières et sur une période de deux ans, et parmi lesquels se trouvent quelques-unes des pièces les plus importantes de l’œuvre du pauvre Lélian, notamment son Art poétique. Après une adresse au lecteur, le recueil s’ouvre sur le poème Impression fausse à la fin duquel est mentionné, après la date du 11 juillet 1873 : « Entrée en prison » - et se clôt avec la pièce Final, écrite quelques jours après la conversion de Verlaine et datée initialement du 20 août 1874. Par la suite, la date a été biffée et remplacée par celle du 15 janvier 1875 et Verlaine y a ajouté, en abrégé, la mention : « Sortie de prison ». Certains poèmes sont précédés d’une épigraphe de Cervantès, d’Homère, de Michel-Ange ou de Shakespeare, entre autres, et le tout est réuni sous une épigraphe de Joseph de Maistre, « Dans les fers ! Voyez un peu le poëte ! », ce qui tend à prouver qu’il s’agissait pour Verlaine d’une œuvre aboutie, achevée, prête à l’impression… Sans doute qu’après cette longue expérience de la détention, le poète avait renoncé à publier un recueil uniquement tourné vers ce passé douloureux… Ce dont témoigne Cellulairement, c’est à la fois du quotidien d’un poète emprisonné et d’une découverte de la foi – le récit d’une chute et d’une rédemption.

Le quartier des condamnés : Chénier et Lacenaire


La guillotine aura été longtemps non pas une manière de dissuader les criminels, mais plutôt une publicité sans pareille pour leurs méfaits. Et lorsque ce sont des écrivains qui se font trancher le cou, leur carrière posthume est immédiatement assurée pour des siècles ! André Chénier et Pierre-François Lacenaire ont tous les deux fini leur vie sous les bois de justice, mais nullement dans les mêmes circonstances ni pour les mêmes raisons.

Chénier (1762-1794) aura peu fréquenté la prison de Saint-Lazare. L’histoire ne lui en aura pas laissé le temps. Le 17 ventôse de l’an II de la République (7 mars 1794), les citoyens Guénot et Duchesne se présentent au comité révolutionnaire de la commune de Passy afin de procéder à l’arrestation de Madame Pastoret, recherchée pour activités contre-révolutionnaires. Le comité délègue deux de ses membres pour les accompagner au domicile de celle-ci. Madame Pastoret ayant eu le temps de fuir, les hommes arrêtent ceux qui se trouvent là : M. Pastoret, son mari, M. Piscatory, son frère… et André Chénier. Nul ne peut dire ce que faisait Chénier dans ce logement. Lui-même prétend tout d’abord qu’il y venait pour la première fois, qu’il est venu à Passy avec une dame de Versailles qu’il a raccompagnée au bureau de coche avant l’arrivée des hommes de Guénot. Seulement, à dix heures du soir, il n’y a plus de coche. Les enquêteurs en concluent donc que cette dame était Madame Pastoret, et que Chénier l’a aidée à fuir avant qu’ils ne l’arrêtent. Le 18 ventôse, il est conduit à la prison du Luxembourg, mais le concierge refuse de le recevoir. C’est donc à Saint-Lazare que Chénier sera finalement détenu. Dès le lendemain, son écrou est inscrit sur les registres de la prison. À partir de ce moment, il ne peut plus espérer retrouver la liberté qu’en vertu du jugement d’un tribunal révolutionnaire.


Drôle de prison que Saint-Lazare ! Chénier peut y retrouver le duc de Noailles, le prince de Rohan, le prince de Broglie, le marquis d’Usson, le poète Roucher, la marquise de Saint-Aignan, ou mademoiselle Aimée de Coigny, âgée de dix-huit ans et qui lui inspirera l’un de ses derniers poèmes… Le poète et polémiste du Journal de Paris renoue avec les mondanités, les joutes d’esprit, le milieu intellectuel parisien. Il n’y a pas de cellules à proprement parler dans cette prison, chacun est libre d’aller et venir, on se réunit, on plaisante, on débat, on s’adonne au libertinage… Chénier a certainement reçu des livres grâce à son père. Il écrira quelques ïambes à Saint-Lazare, qu’il enverra à son père dissimulées dans un paquet de linge, mais la majeure partie de l’œuvre poétique qu’il nous a laissée est antérieure à sa captivité. Ce que lui auront inspiré les murs de la prison et l’attente de son exécution : « Triste vieillard, depuis que pour tes cheveux blancs… », À Mademoiselle de Coigny, La jeune captive et les fragments d’une pièce qui commence ainsi : « Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre / Animent la fin d’un beau jour, / Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre… » et s’achève sur ces mots : « Toi, Vertu, pleure si je meurs. »


Bientôt, la rumeur se fait entendre qu’une évasion se prépare. Il est question d’une « conspiration des prisons » qui n’existe que dans l’esprit des comités révolutionnaires. Des listes de conspirateurs sont établies en fonction des registres d’écrou. Une loi est votée, interdisant toute défense aux accusés. Bientôt, les têtes tombent en foule. Le 6 thermidor, Chénier est amené à la Conciergerie pour y passer sa dernière nuit. Au matin, le jugement ayant été rédigé à l’avance, il ne peut échapper au couperet. Il est exécuté le 7 thermidor, sur la place de la barrière du Trône. Il n’est pas certain qu’il ait vraiment dit, en se frappant le front : « Mourir ! Pourtant, j’avais quelque chose là ! »


Lacenaire est né en 1803, à Francheville, près de Lyon. Il aurait sans doute aimé vivre en homme de plume, mais à l’époque déjà, il n’est pas donné à tout le monde d’y parvenir. À défaut, il se fait donc assez naturellement voleur, faussaire, escroc et assassin. Il part faire son apprentissage à Paris, perdant au jeu l’argent durement gagné à d’autres jeux, ce qui le conforte dans l’idée qu’il lui faut s’enrichir rapidement. À Vérone, il tue froidement un Génevois qui avait eu la mauvaise idée de le dénoncer aux autorités. Après avoir déserté l’armée, s’être battu en duel contre le neveu de Benjamin Constant (qu’il tue), il subit sa première lourde condamnation pour avoir vendu une voiture de location : un an de prison à Poissy. Nous sommes en 1829, Pierre-François Lacenaire peut commencer à philosopher sur son existence de criminel et rédiger ses premiers vers. Sitôt relâché, il reprend le chemin du jeu, du vol et du meurtre. En 1833, il est condamné à treize mois, qu’il commence à purger à la prison de la Force. Là, il écrit une ballade, Pétition d’un voleur à un roi, son voisin et rencontre un détenu politique, Altaroche, qui lui propose d’imprimer ses écrits. Transféré à Poissy, Lacenaire lui fait parvenir d’autres poèmes, des chansons, ainsi qu’un article intitulé Les Prisons et le régime pénitentiaire, qu’Altaroche publie dans Le Bon sens, feuille républicaine, sans pour autant rétribuer l’auteur. Lacenaire conservera une profonde rancune envers Altaroche, à qui il dédiera une épître vengeresse. À Poissy, Lacenaire fait la connaissance d’Avril, son futur complice. À sa libération, et toujours sans un sou, il massacre avec la complicité d’Avril un certain Chardon, connu en prison, et sa mère. Après une dernière tentative malheureuse pour assassiner un garçon de caisse, Lacenaire est identifié et arrêté le 2 février 1834 à Beaune, où il s’apprêtait à commettre une nouvelle escroquerie. Écroué à la Force puis à la Conciergerie dans l’attente de son jugement, il commence la rédaction de ses Mémoires et révélations. Conscient dès sa jeunesse qu’il finirait sur la guillotine, il explique ses crimes par un profond désir de se suicider, mais de se suicider de la manière la plus spectaculaire qui soit : « Au lieu de couteau et de rasoir, je choisis la grande hache de la guillotine. Mais je voulais que ce ne fût qu’une revanche. La société aura mon sang, mais j’aurais du sang de la société ». Avec Avril, il est exécuté le 9 janvier 1836 à la barrière Saint-Jacques. Chose inattendue, au moment de tomber, le couperet, mal engagé dans la rainure, s’arrête. Pendant que les assistants du bourreau s’affairent autour de la guillotine, Lacenaire a le temps de se retourner pour faire face à la lame – ultime coquetterie.

L’art de la fugue : Albertine Sarrazin et Jean Genet


Le 17 septembre 1937, un bébé est déposé au bureau de l’Assistance publique d’Alger. C’est une fille, elle reçoit le nom d’Albertine Damien. Dix-huit mois plus tard, elle est adoptée par un couple, les R., qui la rebaptisent Anne-Marie. À dix ans, elle est violée par un membre de la famille, mais n’en parle à personne. À l’école, ses résultats sont brillants, elle s’essaie déjà à la poésie, ainsi qu’à des écrits intimes qui bientôt deviendront de vrais compagnons de captivité. Elle fait sa première fugue en 1951, mais réapparaît chez ses parents adoptifs deux jours plus tard. En 1952, son père la fait enfermer au refuge du Bon Pasteur, à Marseille. Là, elle devient Anick, parce qu’il y a déjà une Anne-Marie. En juillet 1953, profitant des épreuves orales du baccalauréat, Anick s’évade et rejoint Paris en auto-stop. Pour vivre, encore mineure et se sachant recherchée par la police, elle commence à se prostituer. Arrêtée en août, les policiers constatent que ses papiers semblent faux. Elle passe trois jours à la Petite Roquette, écope de quinze mois avec sursis. Avec Emilienne, rencontrée au Bon Pasteur et retrouvée à Paris, elle décide de se lancer dans le cambriolage de voitures, les vols sans envergure, et continue les passes minables… Toutes ces petites fraudes sont consignées par Anick dans ses carnets, scrupuleusement, avec fierté. En décembre 1953, après un hold-up raté, elle est arrêtée et conduite à Fresnes. Elle y rédige un journal très lyrique, violent, qui sera envoyé aux éditions Jean-Jacques Pauvert, dans l’espoir d’un encouragement littéraire. Le directeur littéraire de l’époque conseille à la prisonnière « de se discipliner, de travailler et de s’imposer un récit cohérent » (cité dans Le Passe-peine, éditions Julliard). Elle écrit aussi quelques poèmes, dont l’un, titré À Charleville, évoque la figure d’Arthur Rimbaud. Les 21 et 22 novembre 1955, Anick comparaît aux Assises des Mineurs. Elle est condamnée à sept ans de prison. En janvier, elle est transférée à la prison-école de Doullens où elle apprend l’enseignement ménager. Le 19 avril 1957, elle s’évade en sautant du mur de dix mètres (« Le ciel s’était éloigné d’au moins dix mètres », magnifique première phrase de son deuxième roman) et se brise l’astragale. Elle raconte, dans le roman du même nom, sa rencontre avec Julien, ce jour-là, qui la recueille et la soigne, et auprès de qui elle trouvera sa véritable identité, l’épousant deux ans plus tard : Albertine Sarrazin. Pour l’heure, Julien doit trouver de l’argent pour aider Albertine, toujours recherchée. Il commet quelques cambriolages, et se fait arrêter au printemps 58. Elle doit survivre et retourne se prostituer. Elle écrit des pages dédiées à Julien, qu’elle lui fera lire à sa libération, en juin. Durant leurs retrouvailles, ils se jurent de ne plus jamais se quitter. Pendant plusieurs mois, ils multiplient les cambriolages, dans une insouciance folle… et sont arrêtés le 8 septembre 1958, près d’Abbeville. Julien est relâché faute de preuves, mais Albertine doit finir sa peine après son évasion de Doullens. À la prison d’Amiens, elle reprend son journal. Albertine et Julien se marient le 7 février 1959, à la prison. Ils se retrouvent en octobre 1960. Le vendredi 13 janvier 1961, ils sont tous les deux grièvement blessés dans un accident de la route, et la mère de Julien est tuée sur le coup. Julien a la colonne vertébrale atteinte, Albertine une fracture du rocher et un poignet broyé. Malgré cela, ils poursuivent leurs vols, n’ayant pas d’autre moyen de subsistance, et le 21 avril, ils sont de nouveau arrêtés. C’est à la prison de Versailles qu’Albertine commence la rédaction de La Cavale. Ce n’est que le 6 juin 1963 qu’elle est libérée, alors que Julien est toujours en détention. Cette période de liberté sera racontée dans son troisième roman, La Traversière. Le 9 avril 1964, dernière arrestation pour vol. À la Maison d’arrêt d’Alès, elle écrit L’Astragale. Le 9 août, elle est définitivement libre, et retrouve Julien. En 1965, La Cavale et L’Astragale sont publiés chez Pauvert et connaissent un succès immédiat. Elle rédige La Traversière, qui paraît l’année suivante. Ses problèmes de santé s’aggravent sans cesse. Après la ronde des prisons, la ronde des hôpitaux : appendicectomie, salpingectomie, néphrectomie… Lors de cette dernière opération, la dose d’anesthésique est trop forte : le 10 juillet 1967, Albertine ne se réveille pas.


Impossible de terminer cette petite revue des écrivains taulards sans évoquer l’œuvre de Jean Genet. Comme Albertine Sarrazin, mais avec deux décennies d’avance, c’est un enfant de l’Assistance publique, abandonné à l’âge de sept mois. Nous sommes en 1910. Il est assez vite placé dans une famille du Morvan. Jean est un bon élève, un bon enfant de chœur, choyé par sa mère adoptive. Parallèlement, il commet ses premiers vols. Sa mère adoptive meurt alors qu’il a douze ans. L’Assistance publique l’envoie étudier la typographie dans la banlieue parisienne. Il y fait sa première fugue, qui ne sera pas la dernière. Retrouvé à Nice, il est engagé chez un musicien aveugle et vole son employeur. Après une nouvelle fugue, il se fait arrêter dans un train. Il passe en jugement le 8 mars 1926 et se retrouve à la Petite Roquette qui est encore, à l’époque, une prison pour mineurs. Il y restera trois mois, avant d’être acquitté. La même année, il est arrêté une seconde fois et transféré vers la colonie pénitentiaire de Mettray, près de Tours. Ici, il fait son initiation sexuelle, découvre une famille, apprend à s’endurcir. Après plusieurs tentatives d’évasion, il devance l’appel à dix-huit ans, en 1929. C’est le début de grandes expéditions autour du monde avec son régiment, mais aussi la découverte, entre deux engagements, de la misère, de la mendicité et de la prostitution homosexuelle, époque de sa vie évoquée dans le Journal du voleur. Muté dans un régiment de combat, il déserte en 1936 et fugue à travers l’Europe centrale pour échapper aux autorités militaires. À partir de cet instant, il serait fastidieux de faire le compte de toutes ses condamnations. Celles-ci sont principalement dues au vol, au vagabondage, à la falsification de passeports, au port d’arme prohibé, ainsi qu’à sa désertion, qui lui vaudra à elle seule onze mois de prison. Entre 1937 et 1943, il subit treize condamnations, et passe l’équivalent de quatre années en prison. Lui qui a été privé de foyer très tôt, qui n’a connu que la fugue, retrouve avec la prison un lieu maternel, où il est nourri et logé. Tout naturellement, c’est en prison qu’il commence à écrire. En 1942, il fait circuler son poème Le Condamné à mort dans et hors de la prison de Fresnes. Il est alors remarqué par Jean Cocteau, Henri Mondor, biographe de Mallarmé, et l’industriel Barbezat, directeur de la revue L’Arbalète. Genet quitte Fresnes en mars 1944, et ne retournera plus jamais en prison. L’écrivain peut alors apparaître au grand jour : il en a fini avec son apprentissage. Notre-Dame-des-Fleurs, Miracle de la rose et Journal du voleur viendront bientôt dire ce que furent pour lui ces années d’errance et d’enfermement. Il lui faut encore apprendre à écrire en liberté, hors-les-murs. Les barreaux se sont descellés, l’œuvre peut naître.

Bibliographie conseillée.
POÉSIES, François Villon. Édition établie par Jean Dufournet, Poésie/Gallimard, 2002. 255 pages.
CELLULAIREMENT, Paul Verlaine. Édition présentée par Jean-Luc Steinmetz, Le Castor Astral, 1992. 120 pages.
POÉSIES, André Chénier. Édition de Louis Becq de Fouquières, Poésie/Gallimard, 2001. 490 pages.
MÉMOIRES, Pierre-François Lacenaire. Édition établie et revue par Jacques Simonelli, José Corti, 1991.
LE PASSE-PEINE, Albertine Sarrazin. Julliard, 1976. 398 pages.
ROMANS (L’Astragale, La Cavale, La Traversière), LETTRES ET POÈMES, Albertine Sarrazin. Jean-Jacques Pauvert, 1967. 708 pages.
ŒUVRES COMPLÈTES, vol. 2 (Notre-Dame-des-Fleurs, Le Condamné à mort, Miracle de la rose, Un chant d’amour), Jean Genet. Gallimard, 1951. 480 pages.
JOURNAL DU VOLEUR, Jean Genet. Gallimard, Folio n° 493, 2004. 308 pages.


Texte publié dans Le Journal de la Culture n° 16, septembre-octobre 2005.

3 commentaires:

iPidiblue pas moral pour deux sous a dit…

Nous sommes tous dans un labyrinthe faits commme des rats alors quelle différence que la cellule soit petite ou grande ?

Raphaël Juldé a dit…

Et c'est moi qui joue aux faux dépressifs !

Hubert a dit…

Bonjour

Je vous signale la parution de mon livre aux éditions de L'Iroli
www.editiond-liroli.net
"J'ai tutoyé des assassins"
Hubert Grall
www.hubertgrall.fr

Est-ce que je peux citer votre travail sur mes pages ?
Merci